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6 juin 2010 7 06 /06 /juin /2010 12:33

Ce souvenir est difficile à aborder. Il me laisse une impression pénible et le regret de m’être laissée emporter par une tendance à la provocation, très dommageable dans l’exercice de mon métier. Heureusement, c’est extrêmement rare : depuis que j’exerce ce métier, soit plus de neuf ans, j’ai eu quelques altercations mais c’est la seule aussi violente.

Allez… je publie ce billet maintenant et on n’en parle plus !

 

Quand j’arrive, le monsieur attend déjà. Il fait quelques plaisanteries au sujet de la foule qui se presse devant le centre social, car c’est une journée d’inscription aux activités des mois à venir ; il semble plutôt détendu…

 

Je m’installe puis le fais entrer. Il s’assoit, dans une posture très raide, le visage figé, et commence à me raconter son drame d’un ton monocorde : durant toute son enfance, il a été abusé par un ami de ses parents. Celui-ci venait le chercher, faisait ce qu’il voulait de lui, et le ramenait. Sa mère savait, mais ne réagissait pas. Il n’a jamais été cru quand il a essayé de se défendre. Et la situation a duré jusqu’à ce qu’il s’enfuie de chez lui. Depuis, plus de vingt ans après, il n’a jamais connu de vie stable ; il habite ici ou là, bénéficiaire du RSA, il travaille quand il le peut… Il a plus ou moins rétabli des relations avec sa mère. Quand il parle de lui, il utilise le pronom « il » ou « ce jeune homme ».

 

Il a essayé plusieurs fois de demander réparation en justice. Je ne sais pas ce qu’il a entrepris, mais, selon ce qu’il me dit, rien n’a abouti. Il veut recommencer, mais « on » lui a affirmé que c’était trop tard, qu’il y avait prescription. Il veut que je trouve une solution, fasse un miracle. Il n’a aucun document à me montrer.

 

Je ne sais pas par quel bout prendre l’affaire ; je lui suggère d’aller à la permanence juridique : non, ce n’est pas la peine ; de consulter un avocat : non plus ; de s’adresser à une association d’aide aux victimes : on lui a dit qu’il y avait prescription… En désespoir de cause, puisque, apparemment la justice ne peut plus rien pour lui, je lui conseille de s’occuper de lui afin de pouvoir supporter ce fardeau et vivre mieux avec, de faire appel à un thérapeute : c’est encore non, pour diverses raisons.

J’arrive à lui faire entendre, non sans mal, que je ne peux rien non plus pour lui. Il n’est pas satisfait, mais semble l’admettre.

 

Puis il continue sur un autre problème : une amende pour voyage en train sans billet. C’est arrivé à Marseille il y a quelque temps (combien ? impossible de savoir). Depuis, il a déménagé et le Trésor Public a fini par le retrouver. Il veut… expliquer sa situation… demander une exonération…

« D’accord monsieur. Avez-vous la première contravention ? l’avis du Trésor Public ? »

Il n’a rien, a tout perdu…

« Mais je ne peux rien faire, monsieur. Je ne sais pas à qui m’adresser, je n’ai aucune référence de dossier… On ne vous retrouvera jamais… »

 

C’est un refus de trop. Il se lève et se met à crier : je suis comme les autres, je ne veux pas l’aider… Il va dire à tout le monde que je ne veux pas travailler, d’ailleurs, à qui doit-il s’adresser ? à la mairie ? Il va se plaindre au maire !

J’essaie de le calmer, de lui faire entendre raison… en vain. Il y a déjà plus d’une demi-heure que je l’écoute, je n’en peux plus… ce qui explique peut-être mon malheureux :

« Si vous voulez monsieur, je vous écris la lettre au maire. »

Trop c’est trop !

« Vous vous foutez de moi ? »

Ma petite moue est éloquente.

« Je vous demande si vous vous foutez de moi et vous répondez oui !… »

 

Je ne sais plus quelles imprécations il m’a lancées. Je réussis à le faire se rapprocher de la porte que j’ai ouverte. Le monsieur hurle à quinze centimètres de mon visage et je soutiens son regard. Bizarrement, je n’ai pas peur, mais c’est vraiment très pénible. L’agent d’accueil s’est rapproché de moi et parvient à le faire sortir. Ouf !

 

Je respire un grand coup et fais entrer la personne suivante. Je l’entends toujours à travers la porte.

Deux minutes après, le monsieur refait irruption dans le bureau et me maudit littéralement : « J’espère que Jésus… que vous aurez un accident… que vous tomberez morte dans la rue. C’est une honte de travailler comme ça… »

L’agent d’accueil le refoule « Oui, monsieur, vous l’avez déjà dit. Sortez maintenant. »

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Cath 11/06/2010 16:51


Je viens de découvrir ce blog. C'est effectivement une expérience qui a dû être difficile. D'autant que la phrase qui a déclenché sa fureur est peut-être malheureuse mais sans plus.
J'ai moi aussi parfois des personnes qui viennent me voir pour me demander un écrit sans me fournir le début d'un renseignement. Par exemple, récemment, on m'a demandé une lettre de motivation et
lorsque j'ai demandé l'intitulé du poste, il m'a été répondu que ce n'était pas pour un travail, mais une lettre de motivation, juste comme ça.
Là, cela m'est apparu comme mission impossible !
Bonne journée.


Présentation

  • : Le blog de Christine Atger, écrivain public, écrivain conseil
  • : Anecdotes, réflexions et états d'âme d'un écrivain public...
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Chers confrères, je vous salue et vous souhaite la bienvenue sur mon blog.

Je suis écrivain public et écrivain conseil.


journal.jpg

 

J'ai toujours adoré écouter les anecdotes de mes pairs, surtout les plus anciens.


Commençant à avoir un peu de bouteille, j’aurais aussi des choses à raconter... mais je n'ai pas le talent oratoire pour me lancer à brûle-pourpoint au cours d’un repas ou entre deux réunions.


Comme je sais à peu près écrire, j’ai eu envie de créer ce blog (journal, mon cher journal…) pour vous les faire découvrir…

 

En plus, je dois avouer qu'écrire ces péripéties m'évite de les oublier !

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