Anecdotes, réflexions et états d'âme d'un écrivain public...
M. O. !
Comme d’habitude, c’est le premier à m’attendre. Que veut-il cette fois ?
… Je vous jure que tout est vrai !
Il veut écrire à son fils, mais pas celui qui est en prison, celui qui est resté proche de sa mère. Il commence à dicter, tout en sortant des documents jaunis d’une pochette. Je transforme bien sûr le tout en français correct au fur et à mesure.
« Mon fils, je te demande de lire très attentivement les documents que je te joins et de les comprendre. Il y a plus de dix-sept ans qu’on ne s’est pas vus alors que je suis vieux et malade et que c’est moi qui t’ai élevé… »
Bon, ça ressemble à la lettre d’un vieux monsieur qui, voyant la fin de sa vie arriver, souhaite se réconcilier avec son enfant…
Je suis d’une naïveté !...
« Tout petits, ton frère et toi, ta mère vous a abandonnés. Alors je ne comprends pas pourquoi tu ne viens plus nous voir, moi et ton frère… »
Ces plaintes ne me semblent pas la meilleure façon d’arriver à une réconciliation, mais bon…
« La faute à qui ? À toi ou à ta mère ? De toute façon, vous êtes tous les deux pareils, pour moi, vous êtes des pourritures et ta mère, une sorcière. »
« Vous n’allez pas dire ça à votre fils ?!
- Ben si, je suis malade, il vient pas me voir…
- C’est sûr qu’avec ça, il aura encore moins envie de venir !
- Et vous ajoutez : Je te demande, n’oublie pas : tu dois changer de nom et de prénom, pour moi, tu n’es plus mon fils !
- Comment ça, changer de nom ? On ne change pas de nom comme ça.
- Ah si, c’est plus mon fils, je veux plus qu’il porte mon nom.
- Mais vous ne pouvez pas l’obliger à changer de nom !
- Si, à Paris, on peut. Et vous lui dites que dans deux mois, j’irai chercher un acte de naissance et que s’il l’a pas fait, je le brûlerai.
- Vous brûlerez qui ?
- Lui !
- Mais ça va pas ? »
Je croise les bras et le fixe.
« Je n’écris pas tout ça.
- Pourquoi ?
- Parce que je n’écris pas des lettres d’insultes. Pourriture et sorcière, ce sont des insultes ; on ne dit pas ça à son fils.
- Vous risquez rien, c’est moi qui signe.
- Non, j’ai une éthique professionnelle et je ne peux pas écrire des choses comme ça.
- Bon, alors je vais aller à la mairie, qu’on me dise où trouver un autre écrivain public parce que vous voulez pas me faire la lettre.
- Attention, vous direz bien quel genre de lettre je ne veux pas faire, parce que moi aussi, je peux m’expliquer.
- Oui oui, je suis franc, je dirai pourquoi.
- …
- Alors vous voulez pas écrire ?
- Pas des insultes…
- …
- J’enlève la pourriture et la sorcière ?
- Bon d’accord, mais vous lui dites de changer de nom. Et que s’il le fait pas, je réponds plus de rien.
- Mais enfin, M. O., même s’il le demande, ce ne sera jamais fait en deux mois. On est en France, un changement de nom, ce n’est pas rien ! »
Et là, délire total : À son âge, il sait des choses, moi, je pourrais être sa petite-fille, je ne sais rien ! La France, la France, elle a bien changé ! Il a mangé avec des présidents de la République qui lui ont dit que oui, un père pouvait faire changer le nom de ses enfants. C’était Mitterrand, même, et il lui a aussi dit que la France, c’était une poubelle.
Éclat de rire de ma part !
« Si, c’est vrai !
- Bien sûr, M. O… Qu’est-ce que vous voulez dire d’autre ?
- Ben, qu’il doit changer de nom le plus vite possible. Le reste, vous voulez pas l’écrire.
- Ben non. »
Je finis ce courrier ahurissant.
En partant, il me déclare :
« La nuit, je dors mal quand je pense à vous.
- Eh bien vous avez tort de ne pas dormir à cause de moi.
- Je dors mal parce que je me suis fait engueuler. »
