Anecdotes, réflexions et états d'âme d'un écrivain public...
Madame B. vient me voir pour la première fois sur les conseils d’un voisin. Il faut que je vérifie sa demande d’aide juridictionnelle, car elle veut divorcer. Elle a soixante-trois ans, est mariée depuis quarante-deux ans, mais ne veut plus de son mari !
Elle a déjà demandé et obtenu l’aide juridictionnelle l’année dernière pour le même motif, mais ne l’a appris que récemment. En cherchant un papier dans les affaires de sa fille cadette (vingt et un ans quand même !), elle a trouvé la notification du bureau du palais de justice. Sa fille n’étant pas d’accord avec sa démarche, elle a subtilisé et caché ce document. Madame B. n’a plus qu’à recommencer et, pour cela, préfère venir me voir, car elle ne veut plus rien demander à ses enfants.
Et peu à peu, elle me raconte sa motivation pour divorcer. Son mari, maintenant à la retraite, veut s’installer au Maroc.
« Quand j’avais mon père et ma mère là-bas, il voulait jamais y aller. Et maintenant qu’ils sont morts, j’irais là-bas ? Tous mes enfants sont en France, et maintenant j’ai des petits-enfants. C’est toute ma vie ! Je veux aller les voir quand je veux, parce qu’y’avait personne pour m’aider quand j’étais jeune, c’est pour ça que je veux aider mes filles.
Jaloux, il était jaloux, il voulait pas que j’aille au marché toute seule… Peut-être que moi je suis pas comme les autres ? Je veux aller voir mes voisines si je veux… C’est comme voir mes enfants, ça me fait du bien. Mon mari, pendant six mois il m’a pas parlé ; je faisais à manger, je posais tout, il mangeait et il partait sans rien me dire. Pendant quarante-deux ans, il fallait que je fasse à manger, la lessive… et des enfants, on est bonne pour faire des enfants. Mais c’est fini l’esclavage !
Moi je viens de découvrir que la vie, elle est belle, seulement maintenant… C’est beau la vie ! Mais alors, lui, j’en veux plus… Mes enfants sont pas d’accord, c’est leur père. Ils disent “Mais qu’est-ce qu’il va faire tout seul à son âge ?” C’est plus mon problème. »
Elle parle, je suis debout, prête à quitter le bureau, car j’ai fini le travail qu’elle m’a demandé, mais je l’écoute, je souris et je suis émue… Elle porte le foulard, mais, malgré son âge, c’est une femme qui s’est émancipée, évitant les embûches ; elle continue, car « ça lui fait du bien ».
« Pardon, je te raconte mes problèmes…
- C’est pas grave madame… Vous êtes vraiment courageuse et forte. Je vous souhaite bon courage pour la suite. Et n’hésitez pas à revenir me voir si vous avez besoin… Moi, je ne vous cacherai pas vos papiers !… (Elle rit.) Vous venez ? le photocopieur est là-bas.
- Je viens. »
Elle saute sur ses pieds, ramasse ses affaires et sort.
J’espère que je la reverrai.