Anecdotes, réflexions et états d'âme d'un écrivain public...
Oh oh ! Il a changé ce monsieur : au début qu’il venait me voir, il paraissait effacé et peu sûr de lui… Il se tient maintenant plus droit, les cheveux presque rasés, le teint hâlé, il semble en meilleure santé. Il y a longtemps qu’il n’était pas venu…
Je l’ai aidé dans ses démarches pour obtenir un certificat de nationalité afin de renouveler sa carte d’identité. Accompagné de sa future femme, il avait besoin d’une carte en cours de validité pour se marier. Je n’ai jamais bien compris le problème et ne sais pas s’il a été résolu. En tout cas, il vient maintenant seul et sa fiancée s’est mariée avec un autre ! (Je le sais, elle continue à venir me voir.)
Il cherche aussi du travail, donc je lui rédige des lettres de motivation. C’est une nouvelle occasion pour moi de m’interroger sur le bien-fondé de ce genre de formalités pour des personnes comme lui, analphabètes, qui ne peuvent que rechercher un emploi non qualifié. Quel intérêt de leur demander une lettre de motivation alors qu’elles sont incapables de l’écrire elles-mêmes ? Je ne sais même pas si elles comprennent les mots que j’utilise, que je choisis pourtant très simples. Où se trouve la fameuse adéquation entre l’écrit réalisé pour le client et le client lui-même que revendique tout écrivain public qui se respecte ? Mais c’est un autre débat que j’aborderai sûrement plus tard…
Après l’avoir salué, je l’emmène dans l’ascenseur. Quatre étages à monter, ça laisse un peu de temps pour échanger quelques mots.
« Est-ce que je peux vous poser une question indiscrète ? »
Houlà, qu’est-ce qu’il va me sortir ? je m’attends à tout.
« Vous pouvez toujours la poser, je ne garantis pas d’y répondre…
- Non non vous êtes pas obligée. »
Nous sortons de l’ascenseur, parcourons les couloirs et entrons dans le bureau : toujours pas de question indiscrète.
« Alors, monsieur, qu’est-ce que vous vouliez me demander ?
- Est-ce que vous êtes mariée ? »
Nous y voilà !
« Ah ça, monsieur, c’est bien une question indiscrète !
- Oui oui, vous êtes pas obligée d’y répondre.
- Alors, que puis-je faire pour vous aujourd’hui ? »
Ce jour-là, il avait besoin de remplir un imprimé pour Pôle Emploi.
Après avoir terminé, nous sortons et retournons à l’ascenseur.
« Vous savez pourquoi je vous ai demandé ça tout à l’heure ? »
Parfois j’ai la mémoire très très courte.
« Quoi donc monsieur ?
- Ben vous savez, si vous êtes mariée…
- Ah oui.
- C’est parce que je cherche une femme ! »
Ben oui, je suis une femme, pas trop moche, alors il tente sa chance !
Je ne suis pas choquée, plutôt amusée, mais surtout sidérée qu’il ne se rende pas compte de l’incongruité de sa démarche. Je crois que ça va plus loin que son intérêt pour ma petite personne, que c’est un signe qu’il est un peu « à côté de la plaque » dans la société où il vit.