Anecdotes, réflexions et états d'âme d'un écrivain public...
Vraiment, j’ai du mal à comprendre ce que me dit M. E. ! Cet homme d’une trentaine d’années parle certes français, mais très très vite, en avalant les mots déformés par son accent étranger.
Bon, il sort un formulaire de déclaration de surendettement, je vois déjà ce qu’il veut. Je le préviens immédiatement : je m’occuperai de la partie administrative et de la rédaction du courrier explicatif, mais pour la partie financière (budget, récapitulatif des dettes), il devra consulter une assistante sociale. Non seulement ce n’est pas de mon ressort, mais en plus, mon intolérance aux chiffres quasi pathologique pourrait s’avérer très dommageable pour lui.
J’indique donc son état civil, sa situation familiale et professionnelle et je m’attaque au courrier. Là, il faut que je comprenne ce qui lui est arrivé pour pouvoir l’expliquer à la commission de surendettement. Je me concentre, essaie de saisir quelques mots par-ci par-là… Quand je l’interromps pour le faire répéter, il reprend l’explication depuis le début… On n’en finira pas ! Vite, je reformule ce que j’ai compris et, peu à peu, je reconstitue les événements.
En 2002, M. E. était étudiant en France. Un homme de sa connaissance, ayant fait des « vendanges au noir », a été payé par un chèque de 7 200 €. Or il n’avait pas de compte et a demandé à M. E. de l’encaisser pour lui. Rien que le montant de la somme pour des vendanges aurait semblé louche à n’importe qui, sans parler du paiement par chèque pour un travail au noir ! Mais M. E. a répondu « Pas de problème ! » ; c’était un compatriote.
Il a déposé le chèque et a retiré 6 000 € en espèces qu’il a remis à l’homme ; celui-ci lui a royalement laissé le reste. Six mois plus tard, la banque a informé M. E. que le chèque était sans provision et qu’il devait rembourser. L’homme à qui il a rendu service a complètement disparu.
L’affaire traîne pendant quelques années, car, m’explique M. E., il n’a plus de titre de séjour valable. En 2009, quand sa situation est régularisée, la banque se manifeste et lui réclame à présent plus de 9 000 € car divers intérêts et frais de procédure se sont ajoutés. Il ne peut pas assumer le plan de remboursement qui lui est proposé, car, intérimaire, il n’a plus de missions et n’a pas encore droit aux allocations de chômage.
C’est pour cette raison que M. E. se déclare en surendettement et il espère tout bonnement une annulation de sa dette. J’arrive à lui faire entendre que la commission propose très rarement cette solution d’emblée, d’autant que son cas est… plutôt atypique dirons-nous. Je lui suggère de demander un moratoire le temps de retrouver du travail, et une diminution des mensualités de remboursement et c’est ce que j’écris dans le courrier.