Anecdotes, réflexions et états d'âme d'un écrivain public...
M. M. est un jeune homme de vingt-cinq ans. La première fois que je l’ai vu, j’ai dû « l’apprivoiser ». Il était plutôt
agressif, toujours sur le qui-vive, à revendiquer un emploi à la mairie de C. puisqu’il y est né et y vit. Raisonnement intéressant mais guère constructif.
Une autre fois, j’ai essayé de lui montrer ses atouts au moment où il envisageait une formation… Je sentais qu’il était plus en confiance.
Dernièrement, j’ai appris qu’il avait été expulsé de son appartement pour une dette énorme de loyer (tant qu’il n’aura pas remboursé, il ne pourra pas trouver d’autre logement social), qu’il était domicilié au CCAS et bénéficiaire du RSA.
Cette semaine, il a pris rendez-vous avec moi pour écrire une lettre au procureur, pour lui dire qu’il avait trop d’amendes et qu’il ne pourrait pas les payer.
Des amendes de quelle nature ?
Pour des voyages en transports en commun sans billet : pas seulement des trains de banlieue mais aussi des TGV, parce qu’il n’a pas les moyens d’acheter un billet.
A-t-il les avis de contraventions ?
Non.
À quel procureur veut-il écrire ?
Au procureur de la France.
Hum… Petite explication de l’organisation judiciaire en France…
Bon, alors à Hollande, il est le président, il peut tout faire, il saura trouver où j’ai eu mes contraventions.
Je n’insiste pas, il est tellement à cran que je le crois capable de tout, et j’écris au président (tiens, c’est la première fois depuis qu’il est élu !).
Il faut que je lui précise que « le gars » (oui, M. M. parle de lui à la troisième personne) est très malade, qu’il n’a pas de diplôme pourtant il est intelligent, qu’il n’a pas de chance et que toutes les portes se ferment devant lui.
Petite crise d’indignation quand, à sa remarque : « il faut qu’il me réponde », je réponds que rien ne permet d’affirmer qu’il le fera, même si je pense que son cabinet enverra un courrier type.
S’il est président, il doit s’occuper de tout et de tous, il doit répondre.
Séance courroucée quand il évoque son pays d’origine où les touristes sont bien accueillis et bien logés, alors que lui qui est français, n’a pas de toit sur la tête dans son propre pays.
Puis il faut écrire au maire qui lui a fait de belles promesses avant les élections : un logement, un emploi, mais n’en a tenu aucune, ainsi qu’au sénateur, l’ancien maire, qui a toujours un bureau à l’hôtel de ville.
Mais à eux, il est hors de question de dire qu’il est malade : je dois écrire qu’il (le gars) est sportif, en pleine forme, qu’il pratique la musculation et que quand il entre dans la salle d’entraînement, tout le monde a peur (j’occulte ce dernier détail). Parce qu’ainsi, ils pourront avoir l’idée de le prendre comme garde du corps.
Je ne peux pas restituer les remarques et commentaires qu’il profère en continu pendant que j’écris : amertume et découragement ressortent, mais aussi déconnexion totale de la réalité et disposition évidente à exploser à toute occasion.