Anecdotes, réflexions et états d'âme d'un écrivain public...
M. K. est un monsieur que je n’apprécie pas : profiteur, râleur, tout lui est dû ; je trouve ça insupportable. Hélas, il semble, lui, trouver intérêt à me fréquenter car, ces derniers temps, je le vois à chaque permanence.
C’est l’occasion de faire un travail sur moi, sur mes inimitiés, pour rester le plus professionnelle possible. Je progresse avec l’expérience !
Un de ces derniers jours, il veut écrire au consulat de son pays pour que son père soit reconnu comme « chahid ». Il n’est pas capable de me dire ce qu’est un chahid. Renseignement pris plus tard, j’apprends que cela signifie « martyr » pour l’islam et désigne en Algérie un combattant mort pour l’indépendance.
Mais M. K. voit surtout que cette reconnaissance peut lui donner droit à une pension. Et comme il est toujours à court d’argent, ça lui serait bien utile.
Il a fait rédiger un courrier par « un écrivain public » mais il manque un détail. Le papier est un torchon et les formules très ampoulées et alambiquées.
« C’est un écrivain public qui vous a écrit ça ?
- Oui.
- Mais il est où, cet écrivain public ?
- À D.
- C’est l’écrivain public de D. ?
- Non, c’est quelqu’un que je connais…
- Mais qui n’est pas écrivain public ?
- Non. »
Ouf ! Je préfère, pour l’avenir et l’image de la profession, savoir que ce n’est pas un confrère qui a rédigé ça.
J’écris le courrier mais ne recopie pas.
La permanence suivante, soit trois jours plus tard, M. K. revient avec un grand sourire :
« Je voudrais que vous refassiez votre charmante lettre… »
Et il me tend une feuille manuscrite. Il faut que je la recopie telle quelle « parce qu’il n’a pas une bonne écriture », en enlevant les fautes, tout de même. Il a pris des mots du courrier que j’avais fait et a tout réécrit à sa façon.
Une bouffée de rage m’envahit…
Je respire…
« Vous voulez que je recopie tout comme vous l’avez écrit ?
- Oui. »
… Eh bien, allons-y...
Avec le recul, je me dis que la prochaine fois, je refuserai…
Qu’auriez-vous fait à ma place ?
